« Si vous aimez la littérature qui écorche, blesse, égratigne, et lire en cochant les pages, jour après jour, en y repensant le lendemain parce que ça vous a plu ou ulcéré »


Par Guillaume ChérelLagrandeparade.fr/
[…] Esthétique du viol, une somme de 700 pages, au titre et au sujet provocateur. Roman refusé par de grandes maisons parisiennes, pendant des années, et qu’une courageuse petite maison bretonne, sise à Vitré (Ille-et-Vilaine), publie enfin.

La profession de foi de Lunatique - c’est le nom de la maison d’édition – en dit long sur le projet de l’auteur : 
On la dirait créée pour ce livre dérangeant. Dérangeant parce que le sujet en heurtera plus d’une, et d’un : c’est le journal d’un violeur. Mais la (bonne) littérature, comme toute autre forme d’art, ne se doit-elle pas d’être borderline ? Toujours à la marge, à la limite de l’inacceptable, voire de l’innommable, lorsqu’il s’agit du « mal » (et non du mâle…) comme le rappelait Jean Genet : « C’est son rôle (le poète ndla) de voir la beauté qui s’y trouve, de l’en extraire (ou d’y mettre celle qu’il désire, par orgueil ?) et de l’utiliser ».
Clinquart, qui n’est pas irresponsable, se fend d’ailleurs d’un avant-propos dans lequel il se défend (déjà ?!) de « glorifier l’acte » (le viol) mais de plutôt s’être intéressé à ce sujet (tabou), parce qu’il n’aurait jamais été « abordé, et exploré, sous cet angle ». Montrer la « beauté » du viol ne serait pas une finalité mais un moyen de créer une œuvre. A défaut de chef-d’œuvre… Si tant est qu’on accepte le postulat selon lequel la morale ne doit rien avoir à voir avec l’art… on peut écrire sur tout (même sur la shoah), du moment que ce n’est pas un appel au crime. C’est bon ou c’est mauvais, beau ou c’est moche. Ça réveille l’intellect ou ça l’anesthésie. Mais un roman digne de ce nom ne doit pas laisser indifférent. Il peut, et doit, même agacer, surprendre, exaspérer, déstabiliser… C’est d’ailleurs, encore une fois, le credo de Lunatique :
Ils ont lu Clinquart et jugé qu’il méritait d’être publié. Esthétique du viol n’est donc pas de la provocation, répétons-le. L’auteur s’est servi du sujet comme d’un stimulant (corrosif) nécessaire à son inspiration : « La liberté ne se revendique pas, conclue-t-il sans vouloir se justifier, elle se prend ».

Même s’il pousse le bouchon jusqu’à utiliser son patronyme pour nommer le violeur, Clinquart ne livre pas ici une confession sur ses viols supposés, il ne s’agit pas du « monde réel », mais de littérature. Une bonne fois pour toutes. D’ailleurs, si ça peut en rassurer certain(e)s, ça finit mal pour le responsable de ces actes. « L’amoral » est sauf. Disons tout de même qu’il y a à boire et à manger dans ce pavé de mauvaises intentions… On pense parfois au journal de Marc-Edouard Nabe, lorsqu’il use du name-droping et règle ses comptes avec le microcosme littéraire parisien, voire à Naissance, de Yann Moix, dans le registre nombriliste et mégalo. Ça c’est pour le moins bien. Et puis il y a le meilleur, avec des fulgurances céliniennes, parce que rageuses, et même des passages érotiques du meilleur tonneau, digne de Pierre Louÿs. Il s’agit surtout du livre d’un homme faussement misogyne. Mais vrai phallocrate. Avec ses contradictions, un passionné déçu, trompé, lucide. Qui a su étaler ses tripes (et ses c…) sur la table. Ce n’est plus si courant de nos jours. Une époque où les livres sont de plus en plus formatés comme des produits destinés à distraire le public. Si vous aimez la littérature qui écorche, blesse, égratigne, et lire en cochant les pages, jour après jour, en y repensant le lendemain parce que ça vous a plu ou ulcéré. C’est le roman qu’il vous faut. Car le vrai sujet n’est évidemment pas le viol mais la littérature.

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