L'Homme du moi


Version papier :
L’Homme du mois : Régis Clinquart
Version numérique :
Régis Clinquart va-t-il trop loin ?

Alerte ! Un galérien de l’édition viole des inconnues croisées au hasard de ses pérégrinations. Le nouveau Clinquart est arrivé. Esthétique du viol (Lunatique 717 pages, 24 euros).

Le beau sexe passe un mauvais quart d’heure, ce printemps : L’encyclopédiste timbré Martin Monestier vient de publier au Cherche Midi Immersion en misogynie — Filles, femmes, femelles et autres créatures disséquées à travers la réflexion et le fait divers, un pavé qui compile tout ce qui a pu se dire de pire sur ces dames depuis l’Antiquité, preuves à l’appui. Quelques entrées ? « Abominable fécondité des femmes », « Avortement : confort et nécessité », « Défécation et torchage des femmes », ou « les femmes violées : pour ou contre ? ». D’ailleurs, comme si ça ne suffisait pas, le non moins barré Régis Clinquart enfonce le clou avec un roman encore plus gros, Esthétique du viol, où il se met dans la tête d’un éditeur violeur de rue à ses heures perdues — charmant, pensera le jury du prix Fémina.

Sauter sur tout ce qui bouge
Ce Clinquart est un récidiviste : en 1999, il sortait un premier livre, Apologie de la viande, règlement de comptes saignant d’un homme envers la femme qui venait de le quitter. Rebelote en 2004 avec Moins qu’une pute, sûr le même sujet. Avec Esthétique du viol, il ne fait que poursuivre cette voie, celle des monologues amers à la Thomas Bernhard. Aux candides qui hausseraient un sourcil depuis le début de cet article, précisons que le projet de Clinquart n’est pas d’inciter les pitbulls à sauter sur tout ce qui bouge, mais de trouver un angle lui permettant de digresser à l’envi sur les thèmes qui lui sont chers, l’imposture des sentiments, les femmes inaccessibles, les hommes comme des chiens sans gamelle — c’est un peu la Simple lettre d’amour de Yann Moix, étirée sur un format sept fois plus long.

Une balle dans le pied
On est loin des confessions fleuries des galants à la Jean d’Ormesson, il est question des ressassements d’un galérien pour qui noir c’est noir. Si on rit peu à la lecture de la chose (Clinquart n’ayant pas, loin s’en faut, l’humour souverain du Nabokov de Lolita), une réflexion marrante nous vient quand même entre deux pages : dans un monde où l’écrasante majorité des lecteurs sont des lectrices, n’est-ce pas se tirer une balle dans le pied que publier un tel délire ? Il y a dans ce suicide commercial un certain panache. Ce n’est pas David Foenkinos qui ferait pareil.
Louis-Henri De La Rochefoucauld, Technikart


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