La
toute petite fille monstre,
premier
roman d'A. Nebojša inspiré de faits réels, n'en est pas moins une œuvre de fiction.
Avertissement

Comment
ne pas être intriguée ? Je ne peux m’empêcher de tenter d’en
savoir plus. Et au fur et à mesure que j’avance dans mes
recherches, cette femme me fascine et me terrifie. Les extraits du
procès de Goran Jelisić, son amoureux de l’époque des faits, me
sidèrent : comment tant de monstruosités peuvent elles se
cacher dans le corps gracile d’une fille à peine sortie de
l’enfance ?
Je
veux comprendre. Je veux la rencontrer, lui poser toutes les
questions qui se bousculent dans ma tête. Mais je perds sa trace
entre le TPIY et les tribunaux de Brčko aux mails invalides et aux
secrétaires revêches.
Je
n’ai réellement fait la connaissance de Monika que quelques mois
plus tard. En avril. Chez moi.
L’hiver
avait été particulièrement rigoureux pour la région parisienne.
J’avais passé la journée à retourner la terre de mon potager
dans un froid soleil de printemps. Celui qui nous paraît toujours
une bénédiction, malgré sa timidité, parce qu’il est le premier
à nous réchauffer après des mois de grisaille nuageuse. J’étais
épuisée. Je me suis assise sur mon lit et je sombrais, en dépit de
cette position inconfortable, dans un coma bienheureux.
Monika
m’a surprise là. Elle s’était assise à côté de moi et elle
me regardait silencieusement de ses grands yeux bleus. Elle avait
l’air de me supplier de la raconter, de donner vie à son fantôme
léger. Je me suis levée, et je n’ai plus lâché mon crayon
pendant le mois qui a suivi. Tous les papiers chez moi étaient
gribouillés. Même les tickets de métro et les tickets de caisse y
passaient. Monika ne m’a pas lâchée jusqu’au point final. Elle
m’a soufflé les bons mots, les émotions justes.
J’ai
bien conscience que cette Monika-là, celle de mon roman, n’existe
pas réellement. Mais elle compte quand même. Elle a un sens. Elle
veut que nous comprenions que chaque être humain n’a besoin
d’aucune excuse. Ni pour être bon, ni pour être le pire des
monstres. Constat terrifiant. Il suffit de faire sauter le carcan que
nous avons appris à porter dès notre naissance.
Ma
Monika s’évaporera au moment même où vous tournerez la dernière
page de ce livre. Mais sachez qu’il existe une Monika quelque part
sur cette terre. Les faits relatés dans la première partie du
roman, ceux qui se déroulent pendant la guerre, ont été racontés
devant le TPIY par ceux qui ont survécu aux terribles guerres des
Balkans.
Il
y a bien un Goran Jelisić, en prison pour quarante ans.
Il
y a bien une Vera Simonović, en train de vieillir dans un ancien
bordel de Bosnie.
Il
y a bien une Monika.
Elle,
la vraie, doit être très différente du personnage que j’ai
imaginé. Mais elle a au moins un point commun avec ma Monika à
moi : elle est née de la neige de l’ex-Yougoslavie. Elle a vu
le jour dans cette contrée incroyable qui kidnappe le cœur de ceux
qui, comme moi, y ont un temps vécu.
Comme
la mienne, la vraie Monika est l’enfant d’un monde mystérieux où
la beauté étourdissante cohabite, cruelle, avec ce qu’il y a de
plus atroce planqué au fond de l’âme des hommes.
J’espère
rencontrer un jour cette Monika-là.
Un ovni dans le monde littéraire.
RépondreSupprimerEcriture ensorcelante.
L’acuité des mots, leur cadence, transcendent au fil de la lecture.
Le lecteur est sans relâche envouté par le style tranché, qui fait dichotomie entre perversité élégante, et violence raffinée.
Le lecteur illusionné découvre avec étonnement la profondeur de sa propre capacité d'osmose intuitive et immédiate, avec un texte.
Voilà comment une plume douée d'intelligence, de sens esthétique, de mépris, et plein d'autres choses ... beaucoup de choses (à hautes doses), met au monde un bijou littéraire.
C'est l'électrochoc orgasmique à toutes les pages.