« et l'amour dans tout cela ? »


« Ce roman est saisissant. Il a attendu 40 ans avant d'être publié. Respect aux éditions lunatique de l'avoir sorti. Le texte est surprenant de modernité, de lucidité. Le propos est éclaté, déconstruit tout en restant cohérent. L'homme et la machine. L'usine et les ouvriers. Du point de vue du travail, de la vacuité, de la misère humaine, du haut de sa tour l'usine observe parfois. Certains chapitres (notamment celui sur la maison du Travail et la maison de la Mort) nous plongent dans un absurde kafkaïen des plus sombres et des plus hilarants. C'est sans concession. Tout ce temps dédié au travail, et l'amour dans tout cela ? La misère sexuelle de décrite par Houellebecq fait petit bras face à la description des toilettes dans l'usine avaleuse d'hommes et dévoreuse de désir. On en sort secoué, chamboulé et on se dit qu'on a de la chance de ne pas bosser à l'usine ! »

Je suis une usine. Je suis une usine parmi les milliers d’usines sur la planète. Parmi les être humains, quelques-uns me chérissent, mais le plus grand nombre me hait en silence. Certains rêvent de nous unifier en une monstruosité de métal, de béton et d’électricité qui recouvrirait la surface entière de la terre. D’autres, du plus profond de leur aversion, ne rêvent que de sabotages, d’incendies, de destructions, d’émeutes.
Qu’y puis-je ? Je ne suis que le reflet fidèle de la volonté des hommes. Je ne dois ma mobilité et mon autonomie qu’aux facultés qu’ont les êtres humains eux-mêmes à se déplacer et à se servir de leurs membres. Et même les pensées ou les fantasmes de mon cerveau, je les dois aux hommes.
Cependant, de par la position privilégiée, centrale, que j’occupe au milieu des conflits et des rivalités, je suis, moi usine, la seule unité réelle de l’espèce humaine. Ce que je dois aux hommes, les hommes en retour me le doivent, car par un étrange phénomène d’osmose j’en suis arrivée à influencer leur comportement intellectuel et physique. Je les aide à satisfaire leurs besoins, mais en échange j’exerce mon emprise sur leurs rapports sociaux. Je suis telle que les hommes m’ont faite ; les hommes sont ce qu’ils font de moi. Je peux sans me vanter prétendre être à la base de toute la pensée moderne. Je suis la possibilité de l’exploitation la plus sauvage comme des rêves les plus fous. J’inspire à certains l’idée de l’esclavage et à d’autres l’idée de liberté. En réalité, je ne suis que leur possibilité d’existence matérielle et, s’il est vrai que la conscience des hommes n’est rien d’autre que le processus de leur vie matérielle, alors, moi usine, je suis la conscience matérielle des hommes.
Ne reconnaît-on d’ailleurs pas le degré de conscience d’une nation au degré de développement de ses usines ? Enfantée par l’aliénation des hommes, je suis devenue par un curieux concours de circonstances historiques leur mère, leur femme, leur maîtresse, leur conscience. Je ne nourris pas plus d’amour pour les uns que pour les autres. Je suis neutre dans leurs conflits. Je ne suis que le résultat de leur avidité technologique. Je ne suis que la possibilité d’assouvir leur soif intarissable de marchandises, leur égoïsme économique, et leur croissance outrancière. Pourtant, les hommes pourraient vivre heureux sur leur planète s’ils le voulaient vraiment. Il su rait d’un peu de bon sens et d’amour, sentiment qui existe à l’état latent au fond de la conscience humaine et qu’il su rait de développer un peu. Mais, les hommes désirent-ils réellement être heureux ?
Qu’ils se débrouillent entre eux !
pp. 11/12 

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