au prix de cent mille morts


Critique postée sur le site L'Alamblog

Dans Les Souliers rouges (Lunatique, 2017), Marie Frering a choisi de mettre en scène une révolte de gueux s’acharnant à reprendre ce qui lui a été arraché. Bundschuh, qui signifie « chaussure à lacets », est le nom de cette révolte des rustauds partie d’Alsace que nous raconte la romancière. Une jacquerie en terre rhénane qui fut finalement matée en 1525 au prix de cent mille morts…
Marie Frering a choisi une langue que l’on dirait moulée pour son évocation. Cela donne ça : « La stupéfaction et le mésaise affligeant le visage de Katel s’évanouirent sous le regard tendre de Kornelia. Les pauvres sont habitués au mépris plus qu’à l’accortise. » 

Rien de tel qu'un extrait pour se frotter à la langue : 

Au mois de novembre, à partir de la Saint-Martin, le gel grippa les arbres, pourchassant jusqu’au cœur des troncs la sève en retrait. Ils se détachèrent, noirs, sur le ciel blafard que leurs branches cherchaient à crocheter. Le valet Jeckelin était pendu à un hêtre, accusé d’avoir incendié la ferme de son seigneur. Son corps, rigide comme un battant de cloche, heurtait par grand vent le tronc de l’arbre et sonnaillait son propre glas, mat et lugubre. Il avait été pendu à la hâte, son crime étant surtout d’appartenir à la bande de rustauds en révolte, le Bundschuh, conduite par Sepp Jost. Il est chançard qu’il ne se putréfie pas et que les corbeaux ou les rolliers ne puissent l’écharpiller, dit sa sœur Katel. Elle allait tous les jours sous le hêtre en haut de la petite colline, auprès du corps de son frère, le dernier. L’épidémie de peste avait mené au trépas les autres membres de la famille. C’était misère, cette jeune fille tapant des pieds, autant de froid que de rage contre les assassins de son frère bien-aimé. Sonne le tocsin, mon frère! Que tous nous rassemblent, morts et vivants, pour aller traire les ribauds qui nous lassent si fort chaque jour, nous crèvent la peau jusqu’aux boyaux !
Jeckelin s’effondra avec son arbre. Katel enveloppa l’homme gelé dans une couverture de feutre qu’elle noua aux deux extrémités avec sa corde de pendu.
Elle le hortracta et le coucha au fond d’un creux dans la forêt proche et, péniblement, baquet par baquet, rapporta de la terre meuble du fond d’une grotte et en revêtit son frère. Elle tassa la tombe avec ses pieds. Lorsqu’elle revint à Lingolslzheim, elle se martetapait le front avec ses doigts et criait à tous ceux qui la croisaient : « Ici gît. »

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