« La vulgarité n’est pas affaire de mots, mais d’attention portée à la vie de l’autre — ce dangereux étranger. »

 

Paru le 21 septembre 2024
260 pages, 24 €


La Mère, misandre à souhait, a bien fini par rendre dingue Le Père, ainsi que tous les mâles avec qui elle a vécu. La Mère, ne voulant pas dégager le plancher, a pris son temps avant de tirer le rideau. C’est morceau par morceau qu’elle a réduit la voilure. Après chaque accident vasculaire cérébral, une nouvelle partie du pro- gramme buguait. Ça a commencé par l’équilibre et la mobilité. La parole n’a malheureusement disparu qu’en dernier, et jusqu’au bout il aura fallu supporter sa logorrhée, un idiome qui ressemblait à un mélange d’insultes, de réflexions incohérentes et d’expressions issues d’un langage paysan. C’est le seul héritage qu’elle m’aura laissé, avec mission de ne pas le laisser dépérir — une malédiction. Il est devenu de mon devoir de donner à entendre cette voix-là, précisément ; cette musique des mots, comme le son unique d’un chant de révolte solitaire ; le bruit assourdissant que produit chez les proches la débâcle d’une vie ; voix aux sons multiples entremêlées ; littérature qui grouille d’instants relevant du cauchemar plus que du rêve ; matériaux pour biotope. Donner à entendre ce souffle haletant ; cette voix armée de rugosité, sans aucun trémolo; cette âpreté venue du fond de la campagne ; ce langage si singulier du peuple qui n’a plus rien à perdre.

La vulgarité n’est pas affaire de mots, mais d’attention portée à la vie de l’autre — ce dangereux étranger. Les regards, les sentiments peuvent être vulgaires bien plus encore que les mots les plus grossiers, qui eux ne sont là que pour per- mettre aux damnés d’éructer. L’indécence du business des bons sentiments qui dégoulinent des écrans plasma est plus terrible que cette diatribe insensée : la grande foire lacrymale vous cloue au pilori dans le regard des autres et vous étiquette définitivement comme un paria.

pp. 29-30



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