« une culture qui sort du livre, capte l’exigence de la littérature »



Jean-Claude Leroy, « Pavés », lu par Marzim Ohrti (III,14, notes de lecture)

Dans Pavés, Jean-Claude Leroy ausculte notre monde vacillant, entre lucidité poétique, colère morale et désir obstiné de transmission toujours vive


« Quand les pavés volent comme de grands oiseaux gris… » disait la chanson du générique d’un film post-soixante-huitard potache. Si Jean-Claude Leroy fait voler ses « Pavés », c’est peut-être pour mieux les jeter dans la mare afin qu’on puisse atteindre notre conscience à gué. Car sous ces pavés-là, la plage, hélas ! n’est pas garantie. Encore que la définition marketing de ce mot en quatrième de couverture pourrait affirmer le contraire. Méfiance cependant : « Toute image est propagande ». Ces tics de notre système universalisé, Jean-Claude Leroy les fustige, les met au rencart à mesure qu’il les met à nu en leurs circonstances. 
Il n’en finit pas de questionner le monde, moins par arrachement intempestif de ses désillusions que selon un bilan plutôt sage et raisonné. Parmi ses nombreux voyages, l’Inde et l’Égypte auront certainement contribué à son « goût d’être témoin (…) vécu comme un privilège ». Comment la poésie ne trouverait-elle pas d’autant plus sa justification dans (et par) un monde qui bascule (selon un ressenti partout éprouvé) ? Quand, par « peur que l’amour soit un gros mot », par exemple, le langage ne prend une tournure politique dévoyée sous un régime d’autocensure ? L’expérience n’est plus individuelle, elle se perd dans les normes et les codes de son temps. Facilité ? Lâcheté ? Paresse de pensée ? Ou les trois à la fois ?
On entre dans ce livre comme on prendrait le train en marche, jusqu’au bout, sans halte, toujours sur le même rythme malgré les cahots des paysages multiples et variés, à savoir les variations d’une prose qui brise les frontières des genres littéraires. Le poète transmet son « goût de l’aphorisme, celui du bonbon poivré peut-être, que l’on va garder longtemps sur la langue (…) », à même de nous intéresser à notre propre condition. Il entre en philosophie et en ressort à sa guise afin de redevenir poète. Il a « du moraliste la nécessaire misanthropie (…) (d’employer) les mots pour mordre (…) (de pisser) de l’encre sympathique. » Pamphlet ? Parfois. Réquisitoire ? Au moins.
Ce recueil qui bringuebale imprime au lecteur le rythme du cœur de son auteur. Si une critique de notre société y est formulée sans ambages, elle se heurte à notre responsabilité irréductible et nous renvoie à notre égoïsme, notre rapport au monde basé sur l’individualisme, « dernière marque d’indépendance », certes pas celle de l’esprit. Jean-Claude Leroy ne plaint pas l’homme d’aujourd’hui mais sa décadence, il exhibe le bâton que celui-ci paye pour se faire taper dessus (« La société suicidaire industrielle ne saurait être sauvée par l’industrie (…) »). Il l’appréhende à partir de ses invariants anthropologiques, sans toutefois désamorcer, « entre l’angoisse existentielle d’un Néandertalien et celle d’un égaré de ce temps ». La poésie procure le don de s’extasier toute sa vie, un luxe en cela, en opposition à ce qui harponne notre temps de cerveau disponible, d’observer la vie dans la vie par nos sens, comme « la langue râpeuse d’une vache s’enroulant autour d’une touffe d’herbe (…) » ou « quand le ronronnement de la rocade veut bien se taire, (…) le silence des nénuphars. » Le poète ne se fait pas redresseur de torts. Il faut, avant de sortir de l’ornière, songer à l’élargir. Le recueil regorge de références dans un appel à sa propre édification, son propre amendement pour le moins, en ascèse de soi : Albert Cossery, Kenzaburo Oe, Léon Bloy, Marcel Moreau, Pascal, Michaux, S. Hedayat, G. Wittkop, Suarès… Des noms qui rappellent combien la littérature, par transmission, tout à la fois bouscule nos a priori et une uniformisation de la pensée, et corrélativement nous fait acquérir toujours un peu plus de connaissance de soi, dont le manque d’élévation peut être lié globalement à un manque de culture… Mais une culture qui sort du livre, capte l’exigence de la littérature en l’assimilant à l’expérience de vivre au même titre que celle, commune et exclusive, de l’action effective. Notons que Jean-Claude Leroy est un autodidacte qui a à son actif une bonne vingtaine de livres (poésie, romans, nouvelles, essais, carnets de voyages) et signé de nombreux articles. Et ces genres s’interpénètrent ici au profit de réflexions sur la civilisation en ses registres les plus divers, et les rapports que nous y entretenons. Genres qui s’ajustent sous l’universalité du poème s’opposant de toute part à une inertie au stade de l’impensé.

Mazrim Ohrti

Jean-Claude Leroy, Pavés, éditions Lunatique, 2026, 12 € 


Extraits
Il m’arrive d’avoir à l’idée que le vent soit à l’origine de tout. Ce simplisme me tient en paix une minute ou deux, le temps qu’un vol d’étourneaux vienne me captiver une fois de plus et me fasse renoncer à la moindre spéculation logique ou métaphysique. Sur quelques mètres, j’observe mes pieds en marchant, assez de temps pour deviner que jamais je n’irai bien loin.
(p. 85)

Triste, je l’ai toujours été. Même quand je suis joyeux, je suis triste. Ce que je fais sur terre, je me le demande bien. Et tous les animaux ? Pris au piège de la reproduction, je rechigne continûment, glacé par mes éclats de rire. Ma lâcheté me terrifie, je voudrais pourtant me pendre. Au lieu de cela, je parle, je me saoule de paroles, mon stylo crache mes mots qui s’amoncellent sur des pages et des pages. Voilà bien qui est parfaitement absurde ! 
(p. 86)



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