« Écrire, c’est comme se reculer pour dire de plus près », Jean-Claude Leroy (Pavés)


Lire Jean-Claude Leroy n’est jamais de tout repos. Auteur d’une bonne vingtaine de livres, récits et poèmes – ces derniers sont publiés essentiellement aux éditions Rougerie –, il ne pardonne rien à l’écriture et c’est à peine s’il se reconnaît comme écrivain. Dans son nouveau livre,
 Pavés – au sens de « brefs entrefilets rédactionnels insérés dans une page » –, il choisit de s’exprimer en fragments qui, par la densité et la rigueur que cette forme exige, lui permettent de déjouer les pièges d’une littérature trop souvent portée à l’étalement et à la surenchère : « Écrire, c’est comme se reculer pour dire de plus près », écrit-il.

Ce qui se joue là, dans cette écriture, c’est autre chose que la mise en avant d’un style ou le déroulement d’une histoire, ou si histoire il y a c’est la sienne, au plus intime. Tout son livre engage une interrogation sans concession du « qui suis-je ? », en lui-même certes, mais aussi en situation dans une réalité sociale qu’il abhorre. D’un côté, il y a du Artaud, celui de la correspondance avec Jacques Rivière, dans sa démarche, par une certaine façon de traquer l’être dans ses moindres recoins et dans ses dérobades, « reclus dans sa solitude ». De l’autre, il dresse un réquisitoire impitoyable, avec une lucidité et une ironie vengeresse, contre la société, qui n’est pas sans faire penser à Guy Debord, mais plus en praticien d’une vie quotidienne difficile qu’en théoricien : « La première règle est de ne jamais travailler. Vous me voyez prendre au sérieux quiconque y dérogerait ? Lutter contre la passivité, c’est bien sûr promouvoir la paresse. Combat sans relâche que de ne pas obéir, que de ne pas commander. Le mendiant, le cambrioleur, l’ascète sont les modèles parfaits. Le politicard ou le technicien, la pire espèce de parasite ».

Cet homme, qui « cherche la clef d’un corps qui n’est plus là », porte en lui son propre cadavre. Suicidaire n’est pas le mot qui convient. Comme Cioran, c’est plutôt l’idée du suicide qui l’intéresse et l’empêche précisément de se suicider. Et d’une autre façon, l’écriture le sauve : « si j’acceptais de déjà me taire, dès lors je serais fait comme un rat ».

Alain Roussel, pour En attendant Nadeau


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