« un monde où les conseils de grand-mère, les gadgets d’Astrapi et les prières ne protègent pas des désillusions et de la rancœur »


« Un jour, je suis entré en sixième au collège de Buchy. Il s’est alors mis à pleuvoir sans discontinuer sur toute la Seine-Maritime, la lumière s’est figée dans un crépuscule permanent, Dieu a disparu du ciel et le malheur s’est abattu sur moi. »
Ainsi s’ouvre Le Collège de Buchy. Et l’on comprend immédiatement que l’histoire que l’on s’apprête à lire, aussi dramatique soit-elle, prêtera à rire.
Difficile, dans les premières pages, de donner un âge au narrateur. Sa manière de s’exprimer, faussement candide, s’apparente cependant à celle d’un enfant. Les répétitions sont nombreuses, qui rappellent à chaque phrase ô combien il est impossible d’échapper au « collège de Buchy » et à ses élèves turbulents. Plus qu’agaçant, le procédé est glaçant.
Cependant, la langue s’avère habile, précise et élégante, et révèle l’adulte revenant, tout au moins en pensée, hanter les couloirs de ce collège de Buchy où il souffrit le martyre. Aucune justification n’est jamais donnée à son sort subi : « [Je] lui demandai pourquoi il était méchant avec moi. Il me regarda comme si j’avais employé des mots très compliqués, il me força à reculer, répéta plusieurs fois « Qu’est-ce t’as ? Qu’est-ce t’as ? », leva très vite la main comme pour me frapper et se la passa dans les cheveux, puis s’éloigna en disant qu’il ne parlait pas aux filles. » Parce qu’ils se dérobent à toute explication sensée, parce qu’ils sont sans excuse, Laurent Halbout, Franck Rossignol, Barbara Pholoppe, Pascale Fleury, sans oublier Roule-du-cul, s’érigent en parangons de cette cruauté enfantine que certains pensent encore exceptionnelle – une nonchalance qui fait les adultes complices.
« L’ironie n’enlève rien au pathétique. Elle l’outre au contraire », affirmait Flaubert (Lettre du 9 septembre 1852. Correspondance). « Rions pour ne pas pleurer », ajoutait-il plus loin dans le même ouvrage. Et, à l’instar de Flaubert, Jérémie Lefebvre nous offre une vision du monde par le prisme de l’ironie. Le pathos semble n’être pour lui qu’une faute de langue autant que de goût. D’une page à l’autre surgit une nouvelle humiliation, une fantaisie vengeresse, une réflexion sociologique, une révélation, une turlupinade.
C’est donc avec une délectation non dissimulée que Jérémie Lefebvre brouille les pistes, jouant avec les sentiments, sapant les repères, et dévoilant un monde oublié, enfoui profond sous les années : celui d’une enfance le dos cassé par le poids du cartable, rasant les murs de la cour de récré, et pleurant à chaudes larmes dans le chocolat chaud du goûter ; un monde où les conseils de grand-mère, les gadgets d’Astrapi et les prières ne protègent pas des désillusions et de la rancœur.
Parcourir les couloirs du Collège de Buchy, c’est frissonner de dégoût (les camarades de classe), frissonner d’horreur (le martyre d’un enfant), frissonner de plaisir (la lecture), et frissonner d’excitation, admet-on le. On se découvre des affinités avec un camp, puis l’autre – toujours celui des rieurs, celui du plus fort. Sans que jamais on n’ait à s’excuser ni à se justifier.
Ainsi va la vie, au collège de Buchy, comme partout ailleurs.

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