« Des sacrifices et des morts qui rappellent combien être libre à un prix »

 

Retour sur une période qui a charrié son lot d'illusions et de frustrations dans l'espoir d'une révolution. Dans La vie brûle, le narrateur se rend là où la vie prend vie, un pays pauvre où il se passe des choses. Direction Alexandrie en Égypte. Nous sommes en 2011. A peine arrivé, le narrateur voit les voisins du Maghreb qui s'embrasent. La Tunisie de Ben Ali se soulève, début d'une vague qui déferle sur l'ensemble de la région. Le début du Printemps arabe. Terres pyromanes ou plutôt dictateurs pareils à des bidons de kérosène qui s'ignorent, il se passe quelque chose là-bas et dans les rêves les plus fous des populations, portées par un élan et un désir de table rase, l'espoir de lieux plus démocratiques et libérés.

Point de vue original de Jean-Claude Leroy qui nous plonge dans cette période de chamboulement où l'espoir d'une transition est vite balayée par la répression sur place ainsi que les résistances de tous bords. Des foules, un mouvement de masse, des manifestations, la période est inédite. L'auteur s'attache à capter cette réalité en pleine ébullition par tous les moyens possibles : des notes, des photos, des récits, il lit la presse locale et s'entretient avec des gens du cru pour mieux comprendre ce qui se joue, ce qu'il faut en attendre et ce que l'on peut en espérer et comprendre. Mais voilà, sur place, peur et légère paranoïa se conjuguent pour faire comprendre à notre innocent narrateur qu'il n'est peut-être pas à la bonne place. Un interrogatoire serré, des regards inquiets et le sentiment permanent que l'histoire est en marche. Le narrateur observe, témoigne, enregistre et restitue en s'adressant à une amie canadienne. Une façon de mettre à distance et de filtrer ce qu'il tente de saisir malgré la proximité dans le temps, l'immédiateté du moment. 

L'ami poète et accessoirement téléspectateur Guy Benoit m'écrit, il évoque "le gag de la semaine" : "l'inénarrable B.H.L. venu promouvoir sa trombine parmi les manifestants de la place Tahrir, avec, en pendeloque, son "universel démocratique". (...) J'ai pris le temps de faire une série de photos de cette oasis nouvelle où frayaient des manants pittoresques. Tout paraissait bon enfant. D'un coup, l'air a changé. J'ai senti et vu la panique électriser tout ce monde en un clin d’œil.

Le présent est analysé à la lumière des séjours passés par l'auteur dans le pays, à l'incandescence de ces corps. Car entendons-nous bien, des individus se sacrifient — Mohamed Bouazizi, mis en parallèle de Jan Palach, des individus meurent pour le futur de leur pays et d'autres meurent, plus près de vous, parce qu'ils étaient des amis. Des sacrifices et des morts qui rappellent combien être libre à un prix, à quel point tout ce qui est (durement) acquis est fragile. Moins un roman qu'un documentaire ou un journal, La vie brûle donne à voir un moment charnière de l'intérieur au fil d'anecdotes, de réflexions personnelles, de rencontres plus ou moins insolites et touchantes, avec humour aussi, le présent en mouvement d'un pays en transition. On pourrait faire le bilan de ce Printemps arabe, dix ans plus tard, mais ce n'est pas le propos de ce livre qui préfère insister sur le sentiment de révolte et ce qu'il porte d'espoir et de changement. L'urgence de l'événement, tout simplement. Un récit instructif et érudit.

Une lecture passionnée et éclairante de Lespadon



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