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10 Fév Florian Bardou : trois métiers pour une urgence
Reporter à Libération, poète, chroniqueur et cofondateur d’un collectif d’écopoésie, Florian Bardou avance sur une ligne de crête. Entre information et création, scène et page, désir et politique, il mène de front plusieurs pratiques qu’il ne hiérarchise pas mais met en tension. Portrait d’un auteur qui refuse de choisir.
Le train revient souvent dans son récit. Un motif presque méthodologique. C’est là, entre Paris et Montpellier, dans ce temps suspendu qui n’appartient à personne, que l’écriture s’est imposée. Mars 2021. Florian Bardou note un poème, puis un autre, le lendemain, puis encore un autre. Pendant quatre mois et demi, il écrit chaque jour. La poésie surgit « par effraction » dans une vie déjà bien remplie. Elle ne remplace rien : elle s’ajoute.
Du reportage à la coupe franche
Né à Toulouse en 1991, diplômé de Sciences Po Toulouse, Florian Bardou devient journaliste avant d’être poète. Après des débuts chez Yagg et Têtu, il rejoint Libération en 2016. Il y couvre l’environnement, la condition animale, le design, l’architecture, entre autres, et coanime la chronique « Lundi poésie ». Une position rare : passeur autant qu’auteur, lecteur public autant que producteur de textes.
Cette antériorité du journalisme marque profondément son écriture. Bardou ne fantasme pas la porosité entre les genres : il la travaille. Le reportage lui a appris la structure, le montage, l’éthique du fait. La poésie, elle, récupère cette discipline et la pousse à l’os. « Couper, viser juste, éviter le gras. » Sa langue est tendue, brève, sans décor inutile. Une ligne par idée, parfois une punchline par vers. L’économie n’est pas un effet : c’est une nécessité.
Trois livres, une même pulsation
En 2023 paraît les garçons, la nuit, s’envolent (Lunatique), son premier recueil, lauréat du Prix du roman gay dans la catégorie « recueil de poésies ». Le désir gay y est écrit sans fard, frontalement, dans une langue qui refuse l’euphémisme comme l’emphase. Suivent clubs (mars 2024) puis les étés de l’homme nu (octobre 2024). Trois livres, trois décors — la nuit des clubs, la fête comme système, puis la lumière nue — mais une même pulsation.
Ce qui frappe, c’est la cohérence du geste. La langue ne change pas de logiciel : phrases courtes, rythme net, images sans ornement. Bardou écoute beaucoup de musique électronique ; il en retient moins l’esthétique que la métrique intime. Battement, reprise, coupe, relance. La poésie avance par blocs, par scansions, laissant les blancs travailler. Elle ne cherche pas à « faire poème », mais à produire un impact.
Cette écriture sous tension n’est pas qu’une affaire de style ou d’influences musicales. Elle engage le corps tout entier. Bardou le rappelle volontiers : il pratique aussi la boxe française, et le rapprochement avec Arthur Cravan n’a rien d’anecdotique. Même rapport frontal au réel, même refus de l’esquive, même acceptation du choc. La phrase, comme le geste, doit porter juste, encaisser, riposter. Sur le ring comme sur la page, il s’agit de tenir, d’aller au contact, et de transformer l’impact en forme.
La scène comme épreuve
La scène occupe une place centrale, mais jamais décorative. Bardou lit ses textes en public, parfois nu, assumant une exposition du corps qui prolonge celle du langage. Il ne sacralise pourtant pas la performance. Au contraire : il en pointe les risques — l’ennui, la dispersion, le texte mal incarné. La musique devient alors un appui structurel, un cadre d’écoute plus qu’un ornement.
Cette lucidité l’éloigne de la mythologie contemporaine du spoken word comme horizon obligé de la poésie. Bardou hiérarchise selon les contextes, les moyens, les corps. Et il déplace déjà son écriture vers des formes plus longues, plus narratives, pensées aussi pour la scène, sans renier la coupe qui fait sa signature.
« Pour moi, toute nouvelle approche, toute nouvelle écriture est bonne à prendre. Elle permet de faire vivre cette pluralité des voix qui est importante. »
Lire, transmettre, faire circuler
Être poète, pour lui, ne se limite pas à écrire. Lire beaucoup, chroniquer, faire circuler les textes des autres est un poste d’observation autant qu’une responsabilité. Cette double pratique l’empêche de réduire la poésie à une chapelle. Contemplative, politique, intime : tout lui paraît légitime, à condition que le geste aille « jusqu’au bout ».
Sa propre poésie est traversée par la sexualité, mais sans vocation érotique. Elle est politique par sa frontalité, son lexique, son réalisme, pas par le slogan. L’intime, rappelle-t-il, est déjà partout exposé dans l’espace public ; l’enjeu est moins de le révéler que de le nommer autrement, sans fausse pudeur.
Fœhn, le collectif comme méthode
En 2024, Florian Bardou cofonde fœhn avec Dorsène, Selim-a Atallah Chettaoui et Zohra Mrad. Revue et collectif d’écopoésie, fœhn revendique une littérature politique sans dogme, attentive au vivant non humain. Le manifeste est clair : « le non-humain n’est pas un prétexte : il est sa propre cause ». Ici, l’écologie n’est pas un thème plaqué, mais une manière d’écrire et de penser.
La revue, imprimée à petite échelle, circule de la main à la main, lors de lectures et d’événements mêlant poésie, arts visuels, recherche et performance. Trois numéros en deux ans : peu, mais assumé, dans un contexte de travail bénévole et de temps compté. Bardou n’y joue pas les chefs d’orchestre. Il devient une pièce d’un dispositif collectif, un lieu de décentrement de la voix.
Une écriture à hauteur de corps et de monde
Tout se tient : la concision comme discipline, la scène comme test, le journalisme comme atelier, le collectif comme contrepoint. Florian Bardou n’écrit pas pour réconcilier la poésie avec son époque ; il écrit dedans, au contact de ses matières les plus exposées — corps, désir, nuit, villes, vivant, crise.
Il ne se revendique pas encore pleinement poète. L’étiquette, dit-il, est lourde, chargée d’histoire et d’élitisme. Il lui préfère une définition en acte : écrire pour créer de la connexion, ouvrir des portes, toucher des lecteurs qui n’avaient jamais lu de poésie. Des hommes, notamment, qui lui disent : « Pour la première fois, je lis de la poésie. »
Trois métiers, donc. Trois régimes de langue. Mais une seule urgence : dire. Sans pose, sans emphase. Avec une langue qui marche vite, regarde droit, et n’attend pas qu’on lui donne la permission d’exister. Tant que les trains rouleront, Florian Bardou continuera d’écrire dans leurs interstices.
Florian en bref…
Florian Bardou (né en 1991 à Toulouse) est un écrivain, poète et journaliste français. Après des études de journalisme, il devient reporter à Libération, où il co-anime notamment la chronique littéraire Lundi poésie. Il est l’auteur de trois recueils poétiques dont les garçons, la nuit, s’envolent (prix du Roman gay – Recueil de poésies 2023).
Source : Babélio
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