« Une écriture sans lettre, c’est une écriture avec esprit. »

  



SAÏD MOHAMED, LA PAROLE ET L’ÉCRITURE

par Vincent Poussou


Dans le livre de Said Mohamed,  Sur la tête de ma mère, il y a bien sûr un narrateur : l’un des fils de la famille dont il va raconter l'histoire tout au long du récit.

Ce narrateur va raconter l'histoire de ses frères : l'un appelé Le Petit, l'autre appelé le Grand. Il va aussi raconter l'histoire de son père et surtout il va non seulement raconter l'histoire de sa mère, mais il va aussi la faire parler.

C'est notamment autour de la parole de celle qu’il appelle « la Mère » avec une Majuscule, que se joue ce que l’auteur appelle, non seulement dans la préface qu'il a écrite, mais aussi dans les derniers chapitres du livre, «  la réalitture  ».

Je voudrais revenir sur cette place du narrateur, cette place de la parole de la mère et cette place de l'écrivain. En effet, dès le début du roman, le narrateur, le fils, ne se cache pas qu'il est écrivain et que, en racontant l'histoire de la famille, cette écriture qu'il produit ne va pas être pour lui sans conséquences.

Nous avons donc un narrateur qui est le fils ; et logiquement, « derrière » ce narrateur, nous avons un écrivain qui écrit à partir de ce personnage de fils.

Cet écrivain va décrire les sentiments et les sensations de son narrateur (le fils) de la même manière qu'il va décrire d'autres personnages, les frères du narrateur, les parents du narrateur, les amis de la famille, les éducateurs du foyer etc.

Ce fils qui raconte l'histoire va donc exprimer des sentiments, des sensations en tant que fils (parfois frère, mais en mineur), mais il va aussi exprimer des sentiments, des sensations en tant que fils-écrivain, écrivant l'histoire de sa famille.

C'est cette dimension que j'appelle de récit dans le récit ou de discours sur le discours : un enchâssement, qui semble à la lecture aller de soi, alors qu’il soulève de nombreuses questions.

Certains lecteurs s’y laissent prendre au point de ne voir la dimension du discours sur le discours que dans les deux derniers chapitres, où le narrateur cesse de raconter l'histoire de sa famille pour raconter l'écriture de cette histoire et de ce que cette écriture lui fait.

Mais, tout au long du roman, des apparitions de ce narrateur-écrivain sont présentes :

- on peut noter, dès les p. 29-30, cette citation « il est devenu de mon devoir de donner à entendre cette voix-là cette musique des mots » ;

- on peut entendre aussi, p. 41, le narrateur écrivain, prendre à partie le lecteur dans cette phrase « pour aider à la compréhension d'un éventuel lecteur » ;

- p. 47 : « un conteur raconte ; la catharsis indispensable pour continuer à avancer » ;

- p. 57-58 : « la littérature est un acte magique qu'exerce celui qui la pratique » ;

- p. 114 : « ferrailler dans les décombres pour exhumer les souvenirs de sa vie passé » ; « la parole en cadeau pour raconter les histoires décousue de cette mémoire, encore vivante et tenace » ;

- p. 115 : « c'est la parole qui est la vie son sens, son essence ».


Le chapitre 8 est lui ensuite entièrement dépourvu de ce type de remarque : il donne uniquement la parole à la mère. Il n'y a plus de narrateur présent : la mère devient la narratrice.

Et puis cela reprend :

- p. 141 : « j'écris mon prochain roman dans lequel je parle de toi de tes images à dormir, debout » ;

- p. 157 : « là où il ne faudrait que du sentiment précis circoncis de la nuance, j'inscris à la tronçonneuse, je ponce à la mitraille varlope au bulldozer » ;

- p. 158 : une simple mention « dans le silence de l'écriture retrouvée » ;

- p. 212 : « même si elle a été agitée, elle aura été intéressante ou digne au point de penser qu'il faille l'écrire pour la laisser en héritage » ; « J'ai préféré la parole au silence », « tout aura été dit, et l'expectoration de ces vociférations aura permis de retrouver un équilibre ».

On arrive ensuite au chapitre 15 qui, lui, est uniquement dédié à ce sujet dont voici un certain nombre d’extraits : « il reste la réalitture pour faire le bilan » ; « si tout cela a été bien réel » ; « chercher la raison qui pousse à écrire, peindre ou dessiner c’est perdre son temps » ; « il faut agir pour se vider de tout ce qui de tout ce prurit ».

- Il est aussi question de « se soulager » ; p. 230, « un lâche comme moi se contente de papier pour régler ses comptes cela soulage autant » ; p. 231, « de tout, je tire matière à écrire » ; p. 232, « après avoir raconté, j'ai l'impression d'être seul perdu au milieu du vide » ; p. 233, « persuadé que je devais prendre la parole pour donner un sens à cette vie, trouver une issue » ; p. 235, « les miens, en les écrivant » ; et enfin « j'ai pris la parole pour parler. Voilà ce que j'avais à dire », « j'ai écrit en égoïste pour assouplir mon existence et vous ai roulé dans votre fange pour vous embellir ».

- Et enfin comme une sorte de synthèse de la position du narrateur écrivain « J'ai écrit pour parler en silence ».

Dans toutes ces citations, plusieurs choses apparaissent.

La première, c'est que, de manière évidente, le narrateur est deux personnages : le premier, c’est le personnage-fils de la famille ; le second c’est le personnage-écrivain.

L’erreur serait de considérer ces deux personnages, comme le même que l’Écrivain : j’appelle ici « L’Écrivain », le « Saïd Mohamed qui écrit ».

Donc il y a un Écrivain, « Saïd Mohamed qui écrit », qui en écrivant crée des personnages : le Petit, le Grand, la Mère, le Père …et aussi le Fils-Narrateur, et le Fils-Écrivant.

Le Fils-Narrateur et le Fils-Écrivant sont à mon sens à penser comme dissociés : le Fils-Narrateur aurait pu raconter l’histoire sans parler de son écriture. Beaucoup de narrateurs ne quittent pas leur personnage : ici cela aurait pu être simplement un fils, qui raconte l’histoire

de sa famille, et éventuellement fait aussi part de ses émois intérieurs (pensées, sentiments, sensations…) en tant que fils.

Dans  Sur la tête de ma mère, le Fils-Narrateur, est doublé d’un Fils-Scripteur, qui va raconter non plus l’histoire de sa famille, mais l’histoire de l’écriture de l’histoire de sa famille. Non pas l’histoire linéaire de cette écriture (je me suis assis à ma table en telle année, j’ai rempli tant de carnets), mais une sorte de journal intérieur de ce que ça lui fait de raconter cette histoire.

On pourrait bien sûr dire qu’il y a un seul personnage qui serait Fils-narrateur-écrivain. Mais cela ne permettrait pas de dissocier les enjeux spécifiques à la « narration de l’écriture » dont j’ai tenté de faire le relevé dans les citations ci-dessus.

Ces enjeux se présentent dans le texte à deux niveaux.

Le premier est le lien de ce personnage à la parole ; le second est le lien de ce personnage à l'écriture à travers la parole.

Examinons déjà le premier lien, celui à la parole.

En plusieurs endroits, l’Écrivain, le « Saïd Mohamed qui écrit », celui qui crée cet univers, crée un personnage dont il raconte que sa parole est intimement liée à celle de la Mère. C'est un fils qui prend la parole : ce qui lui a donné la possibilité de cette parole, c'est cette force d'expression, cette verve qui lui vient de sa mère.

Cette Parole transmise aura pour le fils les mêmes fonctions qu’elle avait pour la Mère.

La première, la plus évidente, est de dire, au sens de « prendre la parole », c’est-à-dire sortir du silence, choisir d’exister, d’affirmer, de s’affirmer.

La seconde est cathartique : exorciser sa colère, sa violence et donc la déplacer, la sublimer. Éructer pour se soulager.

Cette parole du fils diffère cependant de celle de sa mère : car la sienne a été en quelque sorte polie, polie d’une part par la vie de ce personnage qui a rencontré ce qu’il appelle des bonnes fées autour de lui ; et polie également par le travail de l'écriture.

De la parole on arrive à l'écriture : ce Fils-narrateur, auquel la Mère a donné la Parole, que l’on pourrait aussi appeler le Fils-Conteur (le Conteur racontant oralement les histoires), va devenir Fils-Écrivant : un personnage dont le rôle va être de raconter sa naissance à l'écriture via la parole.

Ce n’est évidemment pas la première fois qu’un Écrivain se met en scène écrivant, et utilise cette mise en scène dans le récit. Mais, à la question « Pourquoi le fait-il ?», les réponses sont chaque fois différentes. Aussi ce qu’il faut saisir ici, c’est moins le fait que l’Écrivain ait mis en scène un Fils-Écrivant, que la raison pour laquelle il le fait, son enjeu spécifique.

Et il me semble que la réponse est dans ce passage de la Parole à l’Écriture. Ce qui lui a été donné, c’est la Parole. En étant Conteur (Narrateur), il peut se situer dans une filiation (celle de la Mère) mais pas encore dans une séparation. Pas dans une émancipation. Or, la trame du récit, c’est celle de l’émancipation du Fils-Conteur. Et, pour s’émanciper, il doit passer de la Parole (donnée) à l’Écriture (apprise). D’où l’importance de ce personnage de Fils-Écrivant dans la mise en scène que fait l’Écrivain. Sans la présence de ce personnage, la trame dramatique ne peut aller jusqu’au bout, la catharsis ne peut se faire, la narration ne peut aller jusqu’à la chute finale …dans la réalitture.

Cette réalitture si éructante, suppose pourtant le silence : « j’ai écrit pour parler en silence ». Plusieurs fois revient cette question dans le texte, celle du silence. Le silence, c’est évidemment celui de l’écriture. Celui de la lecture. Mais aussi celui de l’auditeur des conteurs, du Fils qui se nourrit des paroles de la Mère mais ne peut en placer une (plusieurs fois le Fils-Conteur raconte qu’il n’est pas possible d’interrompre la Mère quand elle est lancée, qu’il faut se taire, la laisser aller jusqu’au bout) : le silence devient la condition inversée pour faire venir la parole dans l’écriture, la seule façon « d’en placer une ».

Ne faudrait-il pas maintenant se poser une dernière question : quelle est la forme littéraire qui associe écriture et parole, qui permet de mettre la parole dans l’écriture ?

J’ai parlé tout au long de ce texte de personnages et de mise en scène, et la première piste serait de penser qu’il s’agit d’une écriture dramatique, au service de la mise en scène du drame.

Or, j’avancerai plutôt l’idée, non d’une scène mais d’un ring.

Si l’on regarde ce texte comme une mise en scène avec ses personnages, le Petit, le Grand, la Mère, le Père, les copains, les éducateurs et en majeur le Réalitteur, celui qui vient pour nous faire croire qu'il fait une littérature du réel, et qui prend la parole en tant que créant cette littérature : est-ce que ce Réalitteur ne serait pas un catcheur sur un ring ? Catcheur qui, après avoir fait du bourre-pif avec tous ses personnages, y compris avec lui-même, est le seul à se relever, constate l'état piteux de ses personnages, et leur dit « j'espère que je ne vous ai pas fait trop mal en vous utilisant pour me mettre en scène et être l'unique vainqueur de ce combat ». Catch, car à la fin tout le monde se relève, même de la tombe, puisque dans l’écriture du ring, comme au théâtre, on vient saluer à la fin ?

Cela expliquerait aussi pourquoi il faut un Narrateur-Écrivant aux cotés d’un Narrateur-Conteur. Le Narrateur-Conteur est un narrateur de l’ombre. Le lecteur se tient dans son ombre, et comme une ombre il orchestre ses personnages. Le Narrateur-Écrivant se tient dans la lumière du ring, il catche avec les autres et avec lui-même. Le lecteur aussi est sur le ring et prend des coups. Le Narrateur-Écrivant est catcheur : il nous plonge dans la violence du réel, mais aussi se demande « si tout cela est bien réel »…, si tout cela ne serait que… littérature ?

La littérature, c’est-à-dire la lettre, l’écriture, la  littera-tura.

La réalitture, c’est la littérature où le Réel a pris la place de la Littera, de la lettre. Comment peut-il y avoir une réalitture, une écriture sans lettre ? À ce paradoxe, répondons par une pirouette qui, sur un ring de catch, est forcément sérieuse.

Une écriture sans lettre, c’est une écriture avec esprit.

Où les mots sont des souffles. Comme dans la parole.


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