« Franchement, quel auteur plus plaisamment lucide, et plus évidemment poète que le courtois, terrible et taiseux Jean-Claude Leroy ? »
Jean-Claude Leroy, « Pavés », lu par Marc Wetzel (III,13, anthologie commentée)
Marc Wetzel salue Pavés, recueil lucide et grave où Jean-Claude Leroy transforme l’expérience intime, sociale et politique en fables incisives

Dans le jardin de Grand-Mère je me suis souvent penché sur cette fleur appelée « désespoir du peintre », sans oser la cueillir. Peur de la déranger, de la réveiller, mais surtout peur de l’abîmer. D’abîmer le désespoir (p.13)
La honte de désirer. La peur de se tromper sur le désir de l’autre. Ou sur le sien. Est-ce l’amour ou un viol ? La femme seule établit le verdict. Qu’ai-je fait avec mes os trop durs ? J’ai frappé contre la porte. Si je savais parler, au lieu que mon mutisme effraie comme si j’allais sauter à la gorge … Le droit de toucher, qui le donne ? Je me sais coupable sans savoir de quoi, je veux bien être jugé, mais pas par moi-même. Si j’étais une femme, je serais coupable d’être femme. Je suis coupable d’être un homme, un homme avec des os trop durs et des épaules qui s’affaissent devant le reproche. Oui, la honte de désirer. La peur que l’amour soit un gros mot. À n’en plus savoir entendre. Mais le droit de toucher l’autre, qui le donne ? L’autre. (p.19)
Il a quitté Kinshasa pour la Turquie, des hommes l’ont agressé, dépouillé, ce qui restait de lui est passé en Grèce, d’Athènes il a volé vers l’Allemagne, puis roulé vers Paris. Plus tard, il est venu en Bretagne où il a travaillé une année comme maçon sur des chantiers de construction. Sa demande d’asile a été rejetée, son recours aussi, et son autorisation de travailler n’a pas été prolongée. Il est fatigué. Je lui dis : « Tu n’as pas le droit d’être fatigué. J’ignore comment mais tu vas rattraper l’horizon. J’ignore lequel, mais il t’appartient forcément. » Il me regarde avec intérêt et compassion, avant de répondre : « Tu as d’autres choses à me dire ? » Sa voix est calme et ma langue est coupée (p.23)
« Après », c’est le mot d’ordre commun des gouvernements et des révolutionnaires. La haine de la transformation, au nom de l’ordre à venir ou de la justice qui pourrait être. L’attente sans fin de nouvelles cartes, l’ajournement perpétuel. Avec toujours une bonne raison de ne rien tenter.
Le retranchement comme paresse ou comme purisme, l’atrophie assurée (p.25)
Ce chien qui aurait dû s’appeler Ubac, j’avais suggéré qu’on l’appelât plutôt Bacchus. Quel fou, ce briard ! Il nous promenait souvent au bout de sa longe, et attirait les regards. J’ai dû entamer bien des conversations inutiles à cause de lui, j’en serais presque devenu sociable si tu n’avais pas mis fin à cette relation entre toi et moi, et donc entre moi et lui. Avant de, quelque temps plus tard, mettre fin à tes jours. (p.30)
Les chiens reniflent aussi les humains, comme quoi ils sont charitables. Cette obsession de l’odeur ne met jamais très à l’aise celui qui pensait n’en avoir aucune et qui doit cependant constater tout l’intérêt du cabot pour le bas de son pantalon, à moins qu’il ne puisse se dresser assez haut pour lui renifler le derrière. (p.45)
Essayons d’imaginer un monde sans chaises. (p.49)
La mort est ignorée en ville. L’absence d’un corps ne s’y remarque pas. À la campagne, c’est tout différent, il naît alors des cortèges sur des horizons plats. L’homme appartient au paysage, y écrit son passage. Mais dans le flux des centres urbains un corps est remplacé aussitôt par un autre, dans le même tumulte ; le nom ou le visage n’ont aucune importance. Et pourtant, de part et d’autre, la solitude s’accroche et résiste avec force ; à tous les carrefours elle s’égosille. L’humachine règle peu à peu la question, universellement, le règne de la quantité s’installe jusqu’à ras bord, il est comme chez lui, à sacrifier les vies solitaires, pour enfin disparaître à son tour. (p.51)
Au moment où il est ce que je n’aime pas qu’il soit, mon ami est-il encore mon ami ? Il m’est interdit de répondre. (p.57)
À peine avais-je médit de lui qu’il se vengea, le mot panne n’avait pas fini de couler entre mes lèvres que l’ascenseur se contracta, que la cage s’arrêta. Un bruit de satisfaction narquoise, grincement d’abord, déglutition métallique ensuite, ponctua cet affront aux bonnes mœurs.
Avec ou sans âme, inanimés sont les objets, et tout autant les machines, j’en avais bien la preuve. En effet, j’eus beau demander pardon, dresser sur le champ un hypocrite éloge de ce yo-yo, la cage resta cage, et nous autres retenus à l’intérieur, entre le septième et le huitième étage. Il fallait une intervention humaine pour ramener l’engin à la raison : un ouvrier certes silencieux et caressant qui, nous délivrant, eut l’air de se dire que la prochaine fois, sans vrai motif, il nous garderait plus longtemps prisonniers. (p.63)
Je n’ai que la nuit pour moi, le reste est prostitution. (p.64)
Essayons d’imaginer des chaises à la place des automobiles (p.68)
Les intentions se devinent facilement, me disait un ami très malin, à condition de saisir le regard de la personne, et cela est vrai à n’importe quel endroit, sous n’importe quels cieux. Il avait voyagé dans tous les grands pays du monde, sauf l’Inde. (p.74)
Comment nier les affres du chagrin ? D’un état de ruine, on ne sait que faire. Soit il faut un peu de temps, soit il faut tout accepter à l’heure même de la perte. Mais le temps ne dilue rien, et l’infinie tristesse pousse au délire, c’est pourquoi nous devons accompagner cette tristesse, la mélanger au sable du présent et lui tenir la main. Il ne s’agit pas de réparer l’irréparable, seulement peut-être de parler moins fort. Et de reconnaître ce qui n’a pas de nom. (p.82)
Irruption de moi-même dans mon corps. C’est un mauvais partage, et il n’y en aura pas d’autres. Je n’ai jamais trouvé la case départ. (p.89)
Il y a bien sûr cette superstition qui interdit de passer sous une échelle. Une superstition qui, il est vrai, ne fait que rejoindre la prudence. On oublie ainsi que grimper à une échelle ne va pas non plus sans danger. L’exercice est certes périlleux en soi, pour peu qu’on ne soit guère leste, mais surtout il engage à quelque inconnu. Que renferme, par exemple, ce grenier que l’on découvrira au niveau du dernier barreau ? Pénétrer ce retrait obscur, c’est quitter le monde habituel, lui tourner le dos. Ne sommes-nous pas déjà en-dehors de la Terre ? Y a-t-il véritablement un retour possible, et serons-nous indemnes ? Cependant, l’échelle ne s’arrête pas au dernier barreau, elle poursuit sa course, il suffit de grimper encore. Une fois le vertige avalé, l’on devient ange. Plus d’estomac à remplir, plus de soucis de fin de mois ni de toit à réparer. Il semble que quelqu’un d’autre ait réglé l’ardoise une bonne fois pour toutes. (p.92)
Malgré des notations très personnelles, et une redoutable franchise, on n’en saura guère plus sur l’être public de l’auteur : ni qu’il est – et demeure – remarquable photographe et vidéaste (*), ni qu’il a voyagé loin et longtemps, ni que l’œuvre poétique (cinq livres chez Rougerie) touche, surprend et importe. On apprendra ici, drôlement, qu’il « avoue facilement » et « n’importe quoi » (pour le plaisir, précise-t-il, de « noyer la justice » !), qu’il « aime bien donner raison » (il n’a ni « sens de l’ennemi », ni « esprit de corps » : ainsi n’a-t-il pas le « désaccord » bien vaillant, et préfère-t-il, silencieusement, à part soi, se donner tort, voir ce que donne, en lui, « écrire contre son camp »). Il concède aussitôt les mauvais virages du sort : qu’il tombe malade, et le chasseur-né se retrouve « proie » ; qu’il observe seulement ses pieds, et le marcheur devine qu’il n’ira pas bien loin ; qu’il considère comment il traite le chat de la voisine, sa mère en ehpad ou les potes qu’il renonce à « déranger », et le voilà rattrapé, en première personne, par « ces abandons multiples qui me déshonorent, ces trahisons sans fin obligées par la vie ». Même son besoin d’oxygène se met ainsi à table : « comme si je souffrais du mal de l’altitude, sauf que je vole en rase-mottes ». Son accueil de la vieillesse enfin (il n’a pourtant que 66 ans) confirme qu’il n’a pas l’authenticité douillette : les vieux (les vieux messieurs, donc, à l’âge du ventre venu, écrit-il, et des complaisances du « service après-ventre ») « bavardent volontiers, remplissent l’air de leurs bras », habitent surtout leur mémoire, font devenir oisivement « paysages » tout ce qui les traverse, compensent leur perte de puissance en achetant ou condamnant ce qui leur manque, ressentant que « l’éloignement n’est plus en mesure de se corriger », et que la mort fixe leur âge, et les connaît trop. Bref, vieillesse est l’âge de se montrer dérisoirement subtil et subtilement dérisoire. Précisant (si l’on avait hésité jusqu’ici à comprendre …) que ce que le désespoir, à cet âge de les avoir bientôt tous eus, a perdu en angoisse, il le regagne en gravité.
Franchement, que faire de soi, rebelle à l’âge d’être dépassé, libertaire ne croisant que « des gens rivés à leur smartphone et qui vous parlent d’autonomie », spectateur consterné d’une « vie remplacée par des activités », ex-enfant battu (?) bien décidé à ne « rien » faire plus tard des coups alors reçus (même si « couper » la chaîne des violences » ne peut être vœu infaillible), peu adepte d’innovations soucieuses de « faire oublier le passé à coups de trique », ringard amoureux du livre (qui est la seule fécondité reliable, « procurant la maternelle confiance que nous trouverions dans l’infini ramassé, s’il existait comme objet »), incorruptible « témoin » de tout détestant faire « l’acteur » de quoi que ce soit (non seulement il préfère « voir apparaître quelqu’un » à apparaître lui-même, mais laisse respirer à travers lui, « devenu sentinelle », le temps de sa propre disparition), impuissant (parce que « incapable de goûter l’existence sans la questionner », et n’ayant, en tout cas, par définition, « jamais volé sa force » !!), oui, que faire de soi, quand « aujourd’hui n’est plus fait de lendemains », quand « parler ne sert qu’à brouiller le sort », et quand « au nom de l’humanisme, on peut tout dévaster ; au nom de la dévastation, on peut tout déshumaniser » ? Eh bien, on peut encore, on peut d’autant mieux, on peut toujours écrire (« écrire, c’est se reculer pour dire de plus près »), tenir la fin en respect (l’erreur, dit-il, serait d’inverser les rôles : c’est à la mort de nous attendre, non à nous de guetter sa venue), et mûrir de tout ce qui advient (la plus récente de nos années de vie, estime Leroy, est toujours, par principe, la plus complète, « celle qui regarde les autres – années – avec la meilleure acuité », qui récolte en clairvoyance la luminosité cumulée des âges parcourus !)
Or cela : écrire, faire patienter le fatal, auto-accomplir sa propre incarnation, c’est ici, dans le livre « Pavés » (qui signifie, davantage que cubes de chaussée ou trottoir, « courtes annonces publicitaires », ou « brefs entrefilets rédactionnels cadrés », précise la 4eme) oser, pour notre auteur, devenir fabuliste : oser d’abord devenir tout court (« si j’attends, je reste le même : si je patiente, je deviens » !), puis devenir fabuliste, oui, en inventant cette forme que montrent les fragments – celle de la fable-express, du conte aphoristique, de l’apologue réflexif –, car la fable présente à chacun tout ce qu’il pourrait encore devenir : elle raconte à chaque vie celles qu’elle pourrait tout aussi bien accueillir ou se donner, vient recycler utilement la clownerie propre ou va instruire celle des autres, fait rire des machines qui nous commandent comme de celle qu’on devient, et aide, littéralement, à « se pendre » au vrai, comme, enfant, l’auteur « se pendait aux arbres, à la rivière, sans jamais avoir idée de la moindre corde » !
La « fable » – et son pouvoir de méditative polémique – donc (l’auteur ne s’y était, je crois, jamais essayé, lui qui a cœur de se renouveler : « Je n’écris pas deux fois le même livre, toutefois le lecteur a toujours affaire à moi. Et moi jamais à lui, ou si peu »), car elle est le rare moyen (comme l’indique l’admirable extrait qui suit ici) d’à la fois défanatiser l’illuminé (ainsi Nasreddine Hodja en Islam) et désarmer le « technocrate militarisé » (comme ont tenté Michaux, Dhôtel, et même Jean-Claude Carrière pour nous) – il faut aller, comme eux, la fermeté vive et l’esprit nu, oui, commenter autrement la vie en se dénudant de fonctions et même d’idées : nu, car (page 63) on n’y a alors d’autre choix que de s’armer de soi-même, et faire naître dans le papier des « armes qu’on ne saurait connaître par avance » !! C’est ce que dit ceci :
« Parler de la montée de l’individualisme n’est au fond qu’une manière d’évoquer sans le dire la décadence du religieux. Le fameux citoyen du monde n’est citoyen de quoi que ce soit, sinon d’une communauté de fantômes où plus personne ne se sent quelque part. Plus relié à ses congénères, plus relié à un dieu ou à une instance inaltérable, voici l’égaré (et son GPS ne vaut pas Maïmonide). Que rugissent alors les fous de Dieu ou autres idéalistes, la voie est libre, ils ont l’histoire pour eux, le sens du crime. Les belles amitiés qui subsistent n’auront jamais valeur communautaire, elles sont d’un autre ordre, électif et tendre : elles seront écrasées. D’un côté les exaltés, de l’autre les technocrates militarisés, la destruction est assurée, la raison n’aura raison de rien ; non plus l’amour » (p.49)
Ces brefs exercices d’attention à la vie, ces sortes d’expériences de non-pensée peut-être, signalent un parfait fabuliste de nos impasses (et de nos effrois). Franchement, quel auteur plus plaisamment lucide, et plus évidemment poète que le courtois, terrible et taiseux Jean-Claude Leroy ?
Jean-Claude Leroy, Pavés, Lunatique, février 2026, 102 pages, 12€
*On peut voir, sur Youtube, le remarquable travail du vidéaste Leroy. Dans la série « Un poème, une voix, un visage » (2021), il y filme (en noir et blanc), quelques minutes pour chacun(e), trente-trois poètes assis chez lui, à Rennes, nous lire quelque chose de leur œuvre, puis, magnifique idée, écouter aussitôt, toujours assis, leur propre enregistrement. Troublante et très instructive approche, qui permettra d’écouter (et de voir s’entendre !) André Bernold, Olivier Bourdelier, Gwenn Audic, Alain Roussel, Olivier Deschizeaux, Lou Raoul, Paol Keineg etc…

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