Par Philippe Poivret.
Parler debout, une collection des éditions Lunatique publie Pavés de Jean-Claude Leroy. Titre qui montre qu’il est possible de se souvenir que les pavés peuvent se lancer debout et qu’ils peuvent voler comme en 68. Ou qu’ils peuvent être lancés dans la mare comme de tout temps. Sans oublier que sous les pavés, il n’y a pas toujours la plage, ni le sable ni le soleil. Tout le recueil va nous le confirmer tout en soutenant, en filigrane ou en arrière-pensée, que la vie vaut d’être vécue. Même si bien des problèmes se sont posés, se posent et se poseront toujours aux lectrices et lecteurs que nous sommes. Les pavés qui sont balancés dans ce recueil tiennent de tous ces modes d’être et de faire. Sorte de bilan d’étape dans une vie de poète mais pas seulement, les pavés en question se présentent sous la forme de courts textes, parfois limités à une simple phrase, parfois plus longs, remplissant alors une demi-page d’un format tout de même court. Les pavés sont donc à lire, à recevoir, à envoyer à qui l’on veut. Ou à renvoyer à l’auteur tout au long des quatre-vingt -dix-sept pages du recueil.
Jean-Claude Leroy veut être percutant et il y arrive comme lorsqu’il écrit « le refus est la base » (P.38) On ne saurait être plus clair ! La révolte individuelle mais aussi la révolution apparaissent rapidement. Dans la vie que nous menons tout comme dans la société dans laquelle nous vivons, il y a fort à faire.
C’est d’abord dans nos propres vies, dans nos propres réflexions, que la révolution fait surface et que les pavés volent. La loi, celle qui est votée et que les forces de l’ordre font respecter, cherche à tout règlementer et « dès lors, l’idée même de transgression ne survient plus, il faut tout faire admettre à tout le monde » (P.46). Il faut pourtant garder sa propre autonomie, sa liberté et ne pas se soumettre à tout et en permanence. Il nous faut chercher à profiter de la vie et du temps qui nous reste avant une fin certaine. En tant qu’individus libres de nos faits et gestes, nous sommes libres de réfléchir et de penser sans chercher une cohérence qui ne peut être qu’une barrière, qu’une limite. Nul besoin de réfléchir à tout, il faut vivre puisque « la raison n’aura raison de rien ; non plus l’amour » (P.49). L’amour, pas plus que la beauté ni un quelconque autre concept ne sauvera le monde.
« survient toujours l’instant où la raison s’étonne, défaite » (P.46) Il est vrai qu’il y a toujours un moment où la raison est remise en cause, où elle doit chercher, sans toujours la trouver, une explication rationnelle. C’est à partir des impasses, des interrogations ou des simples questions que nous progressons. Mais ce qui importe pour Jean-Claude Leroy c’est de vivre. « Imaginons un monde sans chaises » Cette phrase qui se trouve sur la première page du livre, résume la pensée de l’auteur. Il ne faut jamais s’assoir et toujours se tenir debout. Parfois philosophe désabusé, parfois poète, c’est peut-être dans la poésie que se tient un début de réponse aux énigmes et contradictions de la vie : « Nous menons tous une double vie : celle qui s’établit dans nos rêves, que nous produisons malgré nous ; celle qui nous est imposée pendant la durée de veille. L’une se vit allongée, l’autre debout ou assise. Qu’est- ce que l’intersection de ces deux états ? Poésie, danse, ivresse, amour ? » (P.48). Dans ce paragraphe, dans ce pavé où la poésie affleure, Jean-Claude Leroy constate que rien n’est jamais fermé ni définitif. Il y a toujours deux pôles, contradictoires ou complémentaires entre lesquels la vie se construit, se joue et se passe.
Se définissant misanthrope et moraliste, il nous confie ces Pavés, dont la quatrième de couverture nous dit qu’il s’agit de courtes annonces publicitaires ou de brefs entrefilets rédactionnels. Après avoir tourné la dernière page, l’impression est qu’il s’agit plutôt de ces cubes de pierre qui ont tapissé les avenues parisiennes. Ce qui est bien plus intéressant.

- Editions Lunatique
Une contribution de Philippe Poivret, responsable de la rubrique Lire et relire du mensuel franco-italien Passaparola dont nous vous recommandons chaleureusement la lecture.

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